Emile Durkheim
- De la division du travail social
(cont.)
INTRODUCTION. LE PROBLEME
Quoique la division du travail ne date pas d' hier,
c' est seulement à la fin du siècle dernier que les
sociétés ont commencé à prendre conscience de
cette loi, que, jusque-là, elles subissaient
presque à leur insu. Sans doute, dès l' antiquité,
plusieurs penseurs en aperçurent l' importance ;
mais Adam Smith est le premier qui ait essayé
d' en faire la théorie. C' est d' ailleurs lui qui
créa ce mot, que la science sociale prêta plus
tard à la biologie.
Aujourd' hui, ce phénomène s' est généralisé à un tel
point qu' il frappe les yeux de tous. Il n' y a plus
d' illusion à se faire sur les tendances de notre
industrie moderne ; elle se porte de plus en plus
aux puissants mécanismes, aux grands groupements de
forces et de capitaux, et par conséquent à
l' extrême division du travail. Non seulement dans
l' intérieur des fabriques les occupations sont
séparées et spécialisées à l' infini, mais chaque
manufacture est elle-même une spécialité qui en
suppose
d' autres. Adam Smith et Stuart Mill espéraient
encore que du moins l' agriculture ferait exception
à la règle, et ils y voyaient le dernier asile de
la petite propriété. Quoique en pareille matière il
faille se garder de généraliser outre mesure,
cependant il paraît difficile de contester
aujourd' hui que les principales branches de
l' industrie agricole sont de plus en plus
entraînées dans le mouvement général. Enfin, le
commerce lui-même s' ingénie à suivre et à refléter,
avec toutes leurs nuances, l' infinie diversité des
entreprises industrielles, et, tandis que cette
évolution s' accomplit avec une spontanéité
irréfléchie, les économistes qui en scrutent les
causes et en apprécient les résultats, loin de la
condamner et de la combattre, en proclament la
nécessité. Ils y voient la loi supérieure des
sociétés humaines et la condition du progrès.
Mais la division du travail n' est pas spéciale au
monde économique ; on en peut observer l' influence
croissante dans les régions les plus différentes
de la société. Les fonctions politiques,
administratives, judiciaires, se spécialisent de
plus en plus. Il en est de même des fonctions
artistiques et scientifiques. Nous sommes loin du
temps où la philosophie était la science unique ;
elle s' est fragmentée en une multitude de disciplines
spéciales dont chacune a son objet, sa méthode, son
esprit. " de demi-siècle en demi-siècle, les hommes
qui ont marqué dans les sciences sont devenus plus
spéciaux. "
ayant à relever la nature des études dont s' étaient
occupés les savants les plus illustres depuis deux
siècles, M. De Candolle remarqua qu' à l' époque de
Leibnitz et de Newton il lui aurait fallu écrire
" presque toujours deux ou trois désignations pour
chaque savant ; par exemple, astronome et physicien,
ou mathématicien, astronome et physicien, ou bien
n' employer que des termes généraux comme philosophe
ou naturaliste. Encore cela n' aurait pas suffi. Les
mathématiciens et les naturalistes
étaient quelquefois des érudits ou des poètes. Même
à la fin du xviiie siècle, des désignations
multiples auraient été nécessaires pour indiquer
exactement ce que les hommes tels que Wolff,
Haller, Charles Bonnet avaient de remarquable
dans plusieurs catégories des sciences et des
lettres. Au xixe siècle, cette difficulté n' existe
plus ou, du moins, elle est très rare. " non
seulement le savant ne cultive plus simultanément
des sciences différentes, mais il n' embrasse même
plus l' ensemble d' une science tout entière. Le
cercle de ses recherches se restreint à un ordre
déterminé de problèmes ou même à un problème unique.
En même temps, la fonction scientifique qui,
jadis, se cumulait presque toujours avec quelque
autre plus lucrative, comme celle de médecin, de
prêtre, de magistrat, de militaire, se suffit de
plus en plus à elle-même. M. De Candolle prévoit
même qu' un jour prochain la profession de savant et
celle de professeur, aujourd' hui encore si
intimement unies, se dissocieront définitivement.
Les spéculations récentes de la philosophie
biologique ont achevé de nous faire voir dans la
division du travail un fait d' une généralité que les
économistes, qui en parlèrent pour la première fois,
n' avaient pas pu soupçonner. On sait, en effet,
depuis les travaux de Wolff, de Von Baer, de
Milne-Edwards, que la loi de la division du
travail s' applique aux organismes comme aux sociétés ;
on a même pu dire qu' un organisme occupe une place
d' autant plus élevée dans l' échelle animale que les
fonctions y sont plus spécialisées. Cette découverte
a eu pour effet, à la fois, d' étendre
démesurément le champ d' action de la division du
travail et d' en rejeter les origines dans un
passé infiniment lointain, puisqu' elle devient
presque contemporaine de l' avènement de la vie
dans le monde. Ce n' est plus seulement une
institution sociale qui a sa source dans
l' intelligence et dans la volonté des hommes ;
mais c' est un phénomène de biologie générale dont
il faut, semble-t-il, aller chercher
les conditions dans les propriétés essentielles
de la matière organisée. La division du travail
social n' apparaît plus que comme une forme
particulière de ce processus général, et les
sociétés, en se conformant à cette loi, semblent
céder à un courant qui est né bien avant elles et
qui entraîne dans le même sens le monde vivant
tout entier.
Un pareil fait ne peut évidemment pas se produire
sans affecter profondément notre constitution
morale ; car le développement de l' homme se fera
dans deux sens tout à fait différents, suivant que
nous nous abandonnerons à ce mouvement ou que nous
y résisterons. Mais alors une question pressante
se pose : de ces deux directions, laquelle faut-il
vouloir ? Notre devoir est-il de chercher à devenir
un être achevé et complet, un tout qui se suffit
à soi-même, ou bien au contraire de n' être que
la partie d' un tout, l' organe d' un organisme ? En
un mot, la division du travail, en même temps qu' elle
est une loi de la nature, est-elle aussi une règle
morale de la conduite humaine, et si elle a ce
caractère, pour quelles causes et dans quelle
mesure ? Il n' est pas nécessaire de démontrer la
gravité de ce problème pratique ; car, quelque
jugement qu' on porte sur la division du travail,
tout le monde sent bien qu' elle est et qu' elle
devient de plus en plus une des bases
fondamentales de l' ordre social.
Ce problème, la conscience morale des nations se
l' est souvent posé, mais d' une manière confuse et
sans arriver à rien résoudre. Deux tendances
contraires sont en présence sans qu' aucune d' elles
arrive à prendre sur l' autre une prépondérance
tout à fait incontestée.
Sans doute, il semble bien que l' opinion penche de
plus en plus à faire de la division du travail une
règle impérative de conduite, à l' imposer comme
un devoir. Ceux qui s' y dérobent ne sont pas, il
est vrai, punis d' une peine précise, fixée par la
loi, mais ils sont blâmés. Nous avons passé le
temps où l' homme parfait nous paraissait être
celui qui, sachant s' intéresser à tout sans
s' attacher exclusivement à rien, capable de tout
goûter et de tout comprendre, trouvait moyen de
réunir et de condenser
en lui ce qu' il y avait de plus exquis dans la
civilisation. Aujourd' hui, cette culture générale,
tant vantée jadis, ne nous fait plus l' effet que
d' une discipline molle et relâchée. Pour lutter
contre la nature, nous avons besoin de facultés
plus vigoureuses et d' énergies plus productives.
Nous voulons que l' activité, au lieu de se
disperser sur une large surface, se concentre et
gagne en intensité ce qu' elle perd en étendue. Nous
nous défions de ces talents trop mobiles qui, se
prêtant également à tous les emplois, refusent de
choisir un rôle spécial et de s' y tenir. Nous
éprouvons de l' éloignement pour ces hommes dont
l' unique souci est d' organiser et d' assouplir
toutes leurs facultés, mais sans en faire aucun
usage défini et sans en sacrifier aucune, comme si
chacun d' eux devait se suffire à soi-même et former
un monde indépendant. Il nous semble que cet état
de détachement et d' indétermination a quelque chose
d' antisocial. L' honnête homme d' autrefois n' est plus
pour nous qu' un dilettante, et nous refusons au
dilettantisme toute valeur morale ; nous voyons
bien plutôt la perfection dans l' homme compétent
qui cherche, non à être complet, mais à produire,
qui a une tâche délimitée et qui s' y consacre, qui
fait son service, trace son sillon. " se
perfectionner, dit M. Secrétan, c' est apprendre
son rôle, c' est se rendre capable de remplir sa
fonction... la mesure de notre perfection ne se
trouve plus dans notre complaisance à nous-mêmes,
dans les applaudissements de la foule ou dans le
sourire approbateur d' un dilettantisme précieux,
mais dans la somme des services rendus et dans notre
capacité d' en rendre encore. " aussi l' idéal moral,
d' un, de simple et d' impersonnel qu' il était,
va-t-il de plus en plus en se diversifiant. Nous ne
pensons plus que le devoir exclusif de l' homme soit
de réaliser en lui les qualités de l' homme en
général ; mais nous croyons qu' il est non
moins tenu d' avoir celles de son emploi. Un fait
entre autres rend sensible cet état de l' opinion,
c' est le caractère de plus en plus spécial que prend
l' éducation. De plus en plus nous jugeons nécessaire
de ne pas soumettre tous nos enfants à une culture
uniforme, comme s' ils devaient tous mener une même
vie, mais de les former différemment en vue des
fonctions différentes qu' ils seront appelés à
remplir. En un mot, par un de ses aspects,
l' impératif catégorique de la conscience morale est
en train de prendre la forme suivante : mets-toi
en état de remplir utilement une fonction
déterminée.
mais, en regard de ces faits, on en peut citer
d' autres qui les contredisent. Si l' opinion
publique sanctionne la règle de la division du
travail, ce n' est pas sans une sorte d' inquiétude
et d' hésitation. Tout en commandant aux hommes de
se spécialiser, elle semble toujours craindre
qu' ils ne se spécialisent trop. à côté des maximes
qui vantent le travail intensif il en est d' autres,
non moins répandues, qui en signalent les dangers.
" c' est, dit Jean-Baptiste Say, un triste
témoignage à se rendre que de n' avoir jamais fait
que la dix-huitième partie d' une épingle ; et
qu' on ne s' imagine pas que ce soit uniquement
l' ouvrier qui toute sa vie conduit une lime et un
marteau qui dégénère ainsi de la dignité de sa
nature, c' est encore l' homme qui, par état, exerce
les facultés les plus déliées de son esprit. " dès
le commencement du siècle, Lemontey, comparant
l' existence de l' ouvrier moderne à la vie libre
et large du sauvage, trouvait le second bien plus
favorisé que le premier. Tocqueville n' est pas
moins sévère : " à mesure, dit-il, que le principe
de la division du travail reçoit une application
plus complète, l' art fait des progrès, l' artisan
rétrograde. " d' une manière générale, la maxime
qui nous ordonne de nous spécialiser est, partout,
comme niée par la maxime contraire, qui nous
commande de réaliser tous un même idéal et qui est
loin
d' avoir perdu toute son autorité. Sans doute, en
principe, ce conflit n' a rien qui doive surprendre.
La vie morale, comme celle du corps et de l' esprit,
répond à des nécessités différentes et même
contradictoires ; il est donc naturel qu' elle soit
faite, en partie, d' éléments antagonistes qui se
limitent et se pondèrent mutuellement. Il n' en est
pas moins vrai qu' il y a dans un antagonisme aussi
accusé de quoi troubler la conscience morale des
nations. Car encore faut-il qu' elle puisse
s' expliquer d' où peut provenir une semblable
contradiction.
Pour mettre un terme à cette indécision, nous ne
recourrons pas à la méthode ordinaire des
moralistes qui, quand ils veulent décider de la
valeur morale d' un précepte, commencent par
poser une formule générale de la moralité pour y
confronter ensuite la maxime contestée. On sait
aujourd' hui ce que valent ces généralisations
sommaires. Posées dès le début de l' étude, avant
toute observation des faits, elles n' ont pas pour
objet d' en rendre compte, mais d' énoncer le
principe abstrait d' une législation idéale à
instituer de toutes pièces. Elles ne nous donnent
donc pas un résumé des caractères essentiels que
présentent réellement les règles morales dans telle
société ou tel type social déterminé ; mais elles
expriment seulement la manière dont le moraliste
se représente la morale. Sans doute, à ce titre,
elles ne laissent pas d' être instructives ; car
elles nous renseignent sur les tendances morales
qui sont en train de se faire jour au moment
considéré. Mais elles ont seulement l' intérêt d' un
fait, non d' une vue scientifique. Rien n' autorise
à voir dans les aspirations personnelles, ressenties
par un penseur, si réelles qu' elles puissent être,
une expression adéquate de la réalité morale. Elles
traduisent des besoins qui ne sont jamais que
partiels ; elles répondent à quelque
desideratum particulier et déterminé que la
conscience, par une illusion dont elle est
coutumière, érige en une fin dernière ou unique.
Que de fois même
il arrive qu' elles sont de nature morbide ! On ne
saurait donc s' y référer comme à des critères
objectifs qui permettent d' apprécier la moralité
des pratiques.
Il nous faut écarter ces déductions qui ne sont
généralement employées que pour faire figure
d' argument et justifier, après coup, des sentiments
préconçus et des impressions personnelles. La
seule manière d' arriver à apprécier objectivement
la division du travail est de l' étudier d' abord
en elle-même d' une façon toute spéculative, de
chercher à quoi elle sert et de quoi elle dépend,
en un mot de nous en former une notion aussi
adéquate que possible. Cela fait, nous serons en
mesure de la comparer avec les autres phénomènes
moraux et de voir quels rapports elle soutient
avec eux. Si nous trouvons qu' elle joue un rôle
similaire à quelque autre pratique dont le
caractère moral et normal est indiscuté ; que, si
dans certains cas elle ne remplit pas ce rôle,
c' est par suite de déviations anormales ; que les
causes qui la déterminent sont aussi les conditions
déterminantes d' autres règles morales, nous
pourrons conclure qu' elle doit être classée parmi
ces dernières. Et ainsi, sans vouloir nous
substituer à la conscience morale des sociétés, sans
prétendre légiférer à sa place, nous pourrons lui
apporter un peu de lumière et diminuer ses
perplexités.
Notre travail se divisera donc en trois parties
principales :
nous chercherons d' abord quelle est la fonction de la
division du travail, c' est-à-dire à quel besoin
social elle correspond ;
nous déterminerons ensuite les causes et les
conditions dont elle dépend ;
enfin, comme elle n' aurait pas été l' objet
d' accusations aussi graves si réellement elle ne
déviait plus ou moins souvent de l' état normal,
nous chercherons à classer les principales formes
anormales qu' elle présente, afin d' éviter qu' elles
soient confondues avec les autres. Cette étude
offrira de plus cet intérêt, c' est qu' ici, comme en
biologie, le pathologique nous aidera à mieux
comprendre le physiologique.
D' ailleurs, si l' on a tant discuté sur la valeur
morale de la
division du travail, c' est beaucoup moins parce
qu' on n' est pas d' accord sur la formule générale
de la moralité, que pour avoir trop négligé les
questions de fait que nous allons aborder. On a
toujours raisonné comme si elles étaient
évidentes ; comme si, pour connaître la nature,
le rôle, les causes de la division du travail,
il suffisait d' analyser la notion que chacun de
nous en a. Une telle méthode ne comporte pas de
conclusions scientifiques ; aussi, depuis
Adam Smith, la théorie de la division du travail
n' a-t-elle fait que bien peu de progrès. " ses
continuateurs, dit M. Schmoller, avec une
pauvreté d' idées remarquable se sont obstinément
attachés à ses exemples et à ses remarques jusqu' au
jour où les socialistes élargirent le champ de
leurs observations et opposèrent la division du
travail dans les fabriques actuelles à celle des
ateliers du xviiie siècle. Même par là, la théorie
n' a pas été développée d' une façon systématique
et approfondie ; les considérations technologiques
ou les observations d' une vérité banale de quelques
économistes ne purent non plus favoriser
particulièrement le développement de ces idées. "
pour savoir ce qu' est objectivement la division
du travail, il ne suffit pas de développer le
contenu de l' idée que nous nous en faisons, mais
il faut la traiter comme un fait objectif,
observer, comparer, et nous verrons que le
résultat de ces observations diffère souvent
de celui que nous suggère le sens intime.
L. 1 FONCT. DE LA DIVIS. DU TRA.
chapitre premier. Méthode pour déterminer cette
fonction :
le mot de fonction est employé de deux
manières assez différentes. Tantôt il désigne un
système de mouvements vitaux, abstraction faite
de leurs conséquences, tantôt il exprime le
rapport de correspondance qui existe entre ces
mouvements et quelques besoins de l' organisme. C' est
ainsi qu' on parle de la fonction de digestion,
de respiration, etc. ; mais on dit aussi que la
digestion a pour fonction de présider à
l' incorporation dans l' organisme des substances
liquides ou solides destinées à réparer ses
pertes ; que la respiration a pour fonction
d' introduire dans les tissus de l' animal les
gaz nécessaires à l' entretien de la vie, etc.
C' est dans cette seconde acception que nous
entendons le mot. Se demander quelle est la fonction
de la division du travail, c' est donc chercher à
quel besoin elle correspond ; quand nous aurons
résolu cette question, nous pourrons voir si ce
besoin est de même nature que ceux auxquels
répondent d' autres règles de conduite dont le
caractère moral n' est pas discuté.
Si nous avons choisi ce terme, c' est que tout autre
serait inexact ou équivoque. Nous ne pouvons
employer celui de but ou d' objet et parler de la
fin de la division du travail, parce que ce serait
supposer que la division du travail existe en vue
des résultats que nous allons déterminer. Celui
de résultats ou
d' effets ne saurait davantage nous satisfaire,
parce qu' il n' éveille aucune idée de
correspondance. Au contraire, le mot de rôle ou
de fonction a le grand avantage d' impliquer
cette idée, mais sans rien préjuger sur la question
de savoir comment cette correspondance s' est
établie, si elle résulte d' une adaptation
intentionnelle et préconçue ou d' un ajustement
après coup. Or, ce qui nous importe, c' est de
savoir si elle existe et en quoi elle consiste,
non si elle a été pressentie par avance ni même
si elle a été sentie ultérieurement.
Rien ne paraît facile, au premier abord, comme de
déterminer le rôle de la division du travail. Ses
efforts ne sont-ils pas connus de tout le monde ?
Parce qu' elle augmente à la fois la force productive
et l' habileté du travailleur, elle est la condition
nécessaire du développement intellectuel et matériel
des sociétés ; elle est la source de la
civilisation. D' autre part, comme on prête assez
volontiers à la civilisation une valeur absolue, on
ne songe même pas à chercher une autre fonction à la
division du travail.
Qu' elle ait réellement ce résultat, c' est ce qu' on
ne peut songer à discuter. Mais si elle n' en avait
pas d' autre et ne servait pas à autre chose, on
n' aurait aucune raison pour lui attribuer un
caractère moral.
En effet, les services qu' elle rend ainsi sont
presque complètement étrangers à la vie morale,
ou du moins n' ont avec elle que des relations très
indirectes et très lointaines. Quoiqu' il soit assez
d' usage aujourd' hui de répondre aux diatribes de
Rousseau par des dithyrambes en sens inverse, il
n' est pas du tout prouvé que la civilisation soit
une chose morale. Pour trancher la question, on ne
peut pas se référer à des analyses de concepts qui
sont nécessairement subjectives ; mais il faudrait
connaître un fait qui pût servir à mesurer le
niveau de la moralité moyenne
et observer ensuite comment il varie à mesure que
la civilisation progresse. Malheureusement, cette
unité de mesure nous fait défaut ; mais nous en
possédons une pour l' immoralité collective. Le
nombre moyen des suicides, des crimes de toute sorte,
peut en effet servir à marquer la hauteur de
l' immoralité dans une société donnée. Or, si l' on
fait l' expérience, elle ne tourne guère à l' honneur
de la civilisation, car le nombre de ces
phénomènes morbides semble s' accroître à mesure
que les arts, les sciences et l' industrie
progressent. Sans doute il y aurait quelque
légèreté à conclure de ce fait que la civilisation
est immorale, mais on peut être tout au moins certain
que, si elle a sur la vie morale une influence
positive et favorable, celle-ci est assez faible.
Si, d' ailleurs, on analyse ce complexus mal
défini qu' on appelle la civilisation, on trouve que
les éléments dont il est composé sont dépourvus
de tout caractère moral.
C' est surtout vrai pour l' activité économique qui
accompagne toujours la civilisation. Bien loin
qu' elle serve aux progrès de la morale, c' est dans
les grands centres industriels que les crimes
et les suicides sont le plus nombreux ; en tout cas,
il est évident qu' elle ne présente pas les signes
extérieurs auxquels on reconnaît les faits moraux.
Nous avons remplacé les diligences par les
chemins de fer, les bateaux à voiles par les
transatlantiques, les petits ateliers par les
manufactures ; tout ce déploiement d' activité
est généralement regardé comme utile, mais il
n' a rien de moralement obligatoire. L' artisan, le
petit industriel qui résistent à ce courant
général et persévèrent obstinément dans leurs
modestes entreprises, font tout aussi bien leur
devoir que le grand manufacturier qui couvre un
pays d' usines et réunit sous ses ordres toute une
armée d' ouvriers. La conscience morale des nations
ne s' y trompe pas : elle préfère un peu de justice
à tous les perfectionnements industriels du monde.
Sans doute l' activité
industrielle n' est pas sans raison d' être ; elle
répond à des besoins, mais ces besoins ne sont pas
moraux.
à plus forte raison en est-il ainsi de l' art, qui est
absolument réfractaire à tout ce qui ressemble à
une obligation, car il est le domaine de la liberté.
C' est un luxe et une parure qu' il est peut-être
beau d' avoir, mais que l' on ne peut pas être tenu
d' acquérir : ce qui est superflu ne s' impose pas.
Au contraire, la morale c' est le minimum
indispensable, le strict nécessaire, le pain
quotidien sans lequel les sociétés ne peuvent pas
vivre. L' art répond au besoin que nous avons de
répandre notre activité sans but, pour le plaisir
de la répandre, tandis que la morale nous astreint
à suivre une voie déterminée vers un but défini ;
qui dit obligation dit du même coup contrainte.
Ainsi, quoiqu' il puisse être animé par des idées
morales ou se trouver mêlé à l' évolution des
phénomènes moraux proprement dits, l' art n' est pas
moral par soi-même. Peut-être même l' observation
établirait-elle que, chez les individus, comme
dans les sociétés, un développement intempérant
des facultés esthétiques est un grave symptôme au
point de vue de la moralité.
De tous les éléments de la civilisation, la science
est le seul qui, dans de certaines conditions,
présente un caractère moral. En effet, les sociétés
tendent de plus en plus à regarder comme un devoir
pour l' individu de développer son intelligence, en
s' assimilant les vérités scientifiques qui sont
établies. Il y a, dès à présent, un certain nombre
de connaissances que nous devons tous posséder. On
n' est pas tenu de se jeter dans la grande mêlée
industrielle ; on n' est pas tenu d' être un
artiste ; mais tout le monde est maintenant tenu
de ne pas rester ignorant. Cette obligation est même
si fortement ressentie que, dans certaines sociétés,
elle n' est pas seulement sanctionnée par l' opinion
publique, mais par la loi. Il n' est pas, d' ailleurs,
impossible d' entrevoir d' où vient ce privilège
spécial à la science. C' est que la science n' est
autre chose que la conscience portée à son plus
haut point de clarté. Or, pour que les sociétés
puissent vivre dans les conditions d' existence
qui leur sont maintenant faites,
il faut que le champ de la conscience tant
individuelle que sociale s' étende et s' éclaire.
En effet, comme les milieux dans lesquelles elles
vivent deviennent de plus en plus complexes et,
par conséquent, de plus en plus mobiles, pour
durer, il faut qu' elles changent souvent. D' autre
part, plus une conscience est obscure, plus elle
est réfractaire au changement, parce qu' elle ne
voit pas assez vite qu' il est nécessaire de changer
ni dans quel sens il faut changer ; au contraire,
une conscience éclairée sait préparer par avance
la manière de s' y adapter. Voilà pourquoi il est
nécessaire que l' intelligence guidée par la
science prenne une part plus grande dans le cours
de la vie collective.
Seulement, la science que tout le monde est ainsi
requis de posséder ne mérite guère d' être appelée
de ce nom. Ce n' est pas la science, c' en est tout
au plus la partie commune et la plus générale. Elle
se réduit, en effet, à un petit nombre de
connaissances indispensables qui ne sont exigées
de tous que parce qu' elles sont à la portée de
tous. La science proprement dite dépasse
infiniment ce niveau vulgaire. Elle ne comprend pas
seulement ce qu' il est honteux d' ignorer, mais tout
ce qu' il est possible de savoir. Elle ne suppose
pas seulement chez ceux qui la cultivent ces
facultés moyennes que possèdent tous les hommes,
mais des dispositions spéciales. Par suite, n' étant
accessible qu' à une élite, elle n' est pas
obligatoire ; c' est une chose utile et belle, mais
elle n' est pas à ce point nécessaire que la société
la réclame impérativement. Il est avantageux d' en
être muni ; il n' y a rien d' immoral à ne pas
l' acquérir. C' est un champ d' action qui est ouvert
à l' initiative de tous, mais où nul n' est contraint
d' entrer. On n' est pas plus tenu d' être un savant
que d' être un artiste. La science est donc, comme
l' art et l' industrie, en dehors de la morale.
Si tant de controverses ont eu lieu sur le
caractère moral de
la civilisation, c' est que, trop souvent, les
moralistes n' ont pas de critère objectif pour
distinguer les faits moraux des faits qui ne
le sont pas. On a l' habitude de qualifier de moral
tout ce qui a quelque noblesse et quelque prix,
tout ce qui est l' objet d' aspirations un peu
élevées, et c' est grâce à cette extension
excessive du mot que l' on a fait rentrer la
civilisation dans la morale. Mais il s' en faut
que le domaine de l' éthique soit aussi indéterminé ;
il comprend toutes les règles d' action qui
s' imposent impérativement à la conduite et
auxquelles est attachée une sanction, mais ne va
pas plus loin. Par conséquent, puisqu' il n' y a rien
dans la civilisation qui présente ce critère de la
moralité, elle est moralement indifférente. Si donc
la division du travail n' avait pas d' autre rôle que
de rendre la civilisation possible, elle
participerait à la même neutralité morale.
C' est parce qu' on n' a généralement pas vu d' autre
fonction à la division du travail que les théories
qu' on en a proposées sont à ce point inconsistantes.
En effet, à supposer qu' il existe une zone neutre
en morale, il est impossible que la division du
travail en fasse partie. Si elle n' est pas bonne,
elle est mauvaise : si elle n' est pas morale, elle
est une déchéance morale. Si donc elle ne sert pas
à autre chose, on tombe dans d' insolubles
antinomies, car les avantages économiques qu' elle
présente sont compensés par des inconvénients
moraux, et comme il est impossible de soustraire
l' une de l' autre ces deux quantités hétérogènes et
incomparables, on ne saurait dire laquelle des
deux l' emporte sur l' autre, ni, par conséquent,
prendre un parti. On invoquera la primauté de la
morale pour condamner radicalement la division du
travail. Mais, outre que cette ultima ratio
est toujours un coup d' état scientifique, l' évidente
nécessité de la spécialisation rend une telle
position impossible à soutenir.
Il y a plus ; si la division du travail ne remplit
pas d' autre rôle, non seulement elle n' a pas de
caractère moral, mais on n' aperçoit pas quelle
raison d' être elle peut avoir. Nous verrons,
en effet, que, par elle-même, la civilisation n' a
pas de valeur intrinsèque et absolue ; ce qui en
fait le prix, c' est qu' elle correspond à certains
besoins. Or, cette proposition sera démontrée
plus loin, ces besoins sont eux-mêmes des
conséquences de la division du travail. C' est
parce que celle-ci ne va pas sans un surcroît de
fatigue que l' homme est contraint de rechercher,
comme surcroît de réparations, ces biens de la
civilisation qui, autrement, seraient pour lui
sans intérêt. Si donc la division du travail ne
répondait pas à d' autres besoins que ceux-là, elle
n' aurait d' autre fonction que d' atténuer les
effets qu' elle produit elle-même, que de panser les
blessures qu' elle fait. Dans ces conditions, il
pourrait être nécessaire de la subir, mais il n' y
aurait aucune raison de la vouloir, puisque les
services qu' elle rendrait se réduiraient à réparer
les pertes qu' elle cause.
Tout nous invite donc à chercher une autre fonction
à la division du travail. Quelques faits
d' observation courante vont nous mettre sur le
chemin de la solution.
Tout le monde sait que nous aimons qui nous
ressemble, quiconque pense et sent comme nous.
Mais le phénomène contraire ne se rencontre pas
moins fréquemment. Il arrive très souvent que
nous nous sentons portés vers des personnes qui ne
nous ressemblent pas, précisément parce qu' elles
ne nous ressemblent pas. Ces faits sont en
apparence si contradictoires que, de tout temps,
les moralistes ont hésité sur la vraie nature
de l' amitié et l' ont dérivée tantôt de l' une et
tantôt de l' autre cause. Les grecs s' étaient déjà
posé la question. " l' amitié, dit Aristote, donne
lieu à bien des discussions. Selon les uns, elle
consiste dans une certaine ressemblance et ceux
qui se ressemblent s' aiment : de là ce proverbe
qui se ressemble s' assemble et le geai
cherche le geai, et autres dictons pareils. Mais
selon
les autres, au contraire, tous ceux qui se
ressemblent sont potiers les uns pour les autres.
Il y a d' autres explications cherchées plus haut
et prises de la considération de la nature. Ainsi
Euripide dit que la terre desséchée est
amoureuse de pluie, et que le sombre ciel chargé
de pluie se précipite avec une amoureuse fureur
sur la terre. Héraclite prétend qu' on n' ajuste
que ce qui s' oppose, que la plus belle harmonie
naît des différences, que la discorde est la loi
de tout devenir.
Ce que prouve cette opposition des doctrines, c' est
que l' une et l' autre amitié existent dans la
nature. La dissemblance, comme la ressemblance,
peut être une cause d' attrait mutuel. Toutefois,
des dissemblances quelconques ne suffisent pas à
produire cet effet. Nous ne trouvons aucun plaisir
à rencontrer chez autrui une nature simplement
différente de la nôtre. Les prodigues ne
recherchent pas la compagnie des avares, ni les
caractères droits et francs celle des hypocrites
et des sournois ; les esprits aimables et doux
ne se sentent aucun goût pour les tempéraments
durs et malveillants. Il n' y a donc que les
différences d' un certain genre qui tendent ainsi
l' une vers l' autre ; ce sont celles qui, au lieu
de s' opposer et de s' exclure, se complètent
mutuellement. " il y a, dit M. Bain, un genre de
dissemblance qui repousse, un autre qui attire,
l' un qui tend à amener la rivalité, l' autre à
conduire à l' amitié... si l' une (des deux personnes)
possède une chose que l' autre n' a pas, mais qu' elle
désire, il y a dans ce fait le point de départ d' un
charme positif. " c' est ainsi que le théoricien à
l' esprit raisonneur et subtil a souvent une
sympathie toute spéciale pour les hommes pratiques,
au sens droit, aux intuitions rapides ; le timide
pour les gens décidés et résolus, le faible pour
le fort, et réciproquement. Si richement doués
que nous soyons, il nous manque toujours quelque
chose, et les meilleurs d' entre nous ont le sentiment
de leur insuffisance. C' est pourquoi nous cherchons
chez nos
amis les qualités qui nous font défaut, parce
qu' en nous unissant à eux nous participons en
quelque manière à leur nature, et que nous nous
sentons alors moins incomplets. Il se forme ainsi
de petites associations d' amis où chacun a son rôle
conforme à son caractère, où il y a un véritable
échange de services. L' un protège, l' autre console ;
celui-ci conseille, celui-là exécute, et c' est ce
partage des fonctions, ou, pour employer
l' expression consacrée, cette division du travail
qui détermine ces relations d' amitié.
Nous sommes ainsi conduits à considérer la division
du travail sous un nouvel aspect. Dans ce cas,
en effet, les services économiques qu' elle peut
rendre sont peu de chose à côté de l' effet moral
qu' elle produit, et sa véritable fonction est de
créer entre deux ou plusieurs personnes un
sentiment de solidarité. De quelque manière que ce
résultat soit obtenu, c' est elle qui suscite ces
sociétés d' amis, et elle les marque de son empreinte.
L' histoire de la société conjugale nous offre du
même phénomène un exemple plus frappant encore.
Sans doute l' attrait sexuel ne se fait jamais sentir
qu' entre individus de la même espèce, et l' amour
suppose assez généralement une certaine harmonie
de pensées et de sentiments. Il n' est pas moins vrai
que ce qui donne à ce penchant son caractère
spécifique et ce qui produit sa particulière
énergie, ce n' est pas la ressemblance, mais la
dissemblance des natures qu' il unit. C' est parce
que l' homme et la femme diffèrent l' un de l' autre
qu' ils se recherchent avec passion. Toutefois,
comme dans le cas précédent, ce n' est pas un
contraste pur et simple qui fait éclore ces
sentiments réciproques : seules, des différences
qui se supposent et se complètent peuvent avoir
cette vertu. En effet, l' homme et la femme isolés
l' un de l' autre ne sont que des parties différentes
d' un même tout concret qu' ils reforment en
s' unissant. En d' autres termes, c' est la division
du travail sexuel qui est la source de la
solidarité conjugale, et voilà pourquoi les
psychologues ont très justement remarqué que la
séparation des sexes avait été un évènement capital
dans l' évolution des sentiments ; c' est qu' elle a
rendu possible le plus fort peut-être de tous les
penchants désintéressés.
Il y a plus. La division du travail sexuel est
susceptible de plus ou de moins ; elle peut ou ne
porter que sur les organes sexuels et quelques
caractères secondaires qui en dépendent, ou bien,
au contraire, s' étendre à toutes les fonctions
organiques et sociales. Or, on peut voir dans
l' histoire qu' elle s' est exactement développée dans
le même sens et de la même manière que la solidarité
conjugale.
Plus nous remontons dans le passé, plus elle se
réduit à peu de chose. La femme de ces temps
reculés n' était pas du tout la faible créature
qu' elle est devenue avec les progrès de la
moralité. Des ossements préhistoriques témoignent
que la différence entre la force de l' homme et
celle de la femme était relativement beaucoup plus
petite qu' elle n' est aujourd' hui. Maintenant encore,
dans l' enfance et jusqu' à la puberté, le squelette
des deux sexes ne diffère pas d' une façon
appréciable : les traits en sont surtout féminins.
Si l' on admet que le développement de l' individu
reproduit en raccourci celui de l' espèce, on a le
droit de conjecturer que la même homogénéité se
retrouvait aux débuts de l' évolution humaine, et de
voir dans la forme féminine comme une image
approchée de ce qu' était originellement ce type
unique et commun dont la variété masculine s' est
peu à peu détachée. Des voyageurs nous rapportent
d' ailleurs que, dans un certain nombre de tribus
de l' Amérique du sud, l' homme et la femme
présentent dans la structure et l' aspect général
une ressemblance qui dépasse ce que l' on voit
ailleurs. Enfin le dr Lebon a pu établir
directement et avec une précision mathématique
cette ressemblance originelle des deux sexes
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